Les violences physiques faites aux femmes, qui sont les plus visibles, n’ont pas plus de conséquences sur la femme que celles verbales. C’est l’avis de la sociologue et enseignante-chercheure, Dr Selly Ba, qui, dans cet entretien accordé au quotidien EnQuête, décortique la relation homme-femme, revient sur les différentes formes de violence et les impacts de celle-ci sur la psychologie de la femme, entre autres questions.

Selon un rapport du Groupetionné  l’obligation d’obéissance de d’études et de recherche genre etla femme à son époux. Ce principe société (Gestes) de l’Universitéd’obéissance, encore appelé (tâa), a Gaston Berger de Saint-Louis,été le corollaire de ce concept d’alparu en avril 2015, “au Sénégal,Quiwamah et il est devenu commun 53% des ménages connaissentde lire, dans certains écrits religieux, des violences conjugales”. En tantque  “le chemin du Paradis pour une que sociologue spécialisée sur les femme passe par l’obéissance à son questions de genre, quelle analysemari”.

comme des troubles à l’ordre public. La lutte contre la violence à l’égard des femmes demande en effet une réponse holistique, indivisible et multisectorielle. L’intervention de nombreux acteurs travaillant de concert au niveau communautaire est nécessaire pour en venir à bout. Les professionnels de l’éducation, de la santé, de la justice et les associations de femmes ont une responsabilité particulière dans ce domaine. A chaque niveau, les mesures prises doivent viser notamment à rendre les femmes plus autonomes, à sensibiliser les hommes aux problèmes, à durcir les sanctions pour les agresseurs et à répondre aux besoins des victimes.

Pouvez-vous revenir sur les différents types de violences faites aux femmes ?

La typologie et la définition des violences basées sur le genre ne font pas encore l'unanimité. Mais en 2004, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié un rapport dans lequel des définitions et des regroupements ont été proposés. L’OMS définit les violences basées sur le genre comme la menace ou l’utilisation intentionnelle de la force physique ou du pouvoir contre soimême, contre autrui ou contre un groupe ou une communauté qui entraîne ou risque fortement d’entraîner un traumatisme, un décès, des dommages psychologiques, un mal développement ou des privations. Les VBG peuvent consister en des pratiques traditionnelles nuisibles. Au nombre de celles-ci figurent les Mutilations Génitales Féminines (MGF), le mariage forcé, le mariage précoce. C’est le type culturel des VBG. En dehors des pratiques traditionnelles néfastes, on peut citer la violence physique, celle sexuelle, morale ou psychologique. La violence économique englobe quant à elle des actes spécifiques.

Les violences physiques renferment les actes tels que les gifles ou autres coups, la menace avec une

arme, la menace d’étranglement ou de mort, d’enfermer ou d’empêcher de sortir avec brutalité la femme, de l’empêcher de rentrer chez soi avec brutalité. Pour ce qui est des actes de violences sexuelles, il s’agit notamment d’imposer des rapports sexuels, des pratiques sexuelles non désirées, de suivre une femme avec insistance. Les violences verbales comportent les insultes et les injures.

Au nombre des actes de violences psychologiques figurent le fait de s’en prendre aux enfants, d’emmener les enfants, de contrôler les sorties et les relations, d’imposer des comportements, de mépriser, dévaloriser, dénigrer, ou brimer, de mettre à l’écart, de refuser de parler, de faire du chantage affectif. Les violences économiques consistent à empêcher d’avoir accès aux ressources, de dépenser les ressources sans accord.

Quels sont les facteurs qui poussent parfois quelqu’un à être ou devenir violent. Certains citoyens interviewés estiment que l’indiscipline en est un. Est-ce que vous le confirmez ?

Je pense que c’est très simpliste de parler d’indiscipline. C’est beaucoup plus profond que cela et touche deux principaux facteurs : le contexte familial et l’influence de la culture fortement patriarcale. L’homme est au centre de tout et pense que la femme lui appartient. On ne s’étonnera pas que certains hommes violents aient eux-mêmes grandi dans une famille où régnait la violence. “La plupart des hommes violents ont été élevés dans des ‘champs de bataille’ familiaux”, écrit Michael Groetsch, qui se penche sur la violence conjugale depuis plus de 20 ans. “C’est pourquoi, dans certains pays, il est acceptable, voire normal, de battre une femme. Dans de nombreuses sociétés règne la profonde conviction qu’un mari a le droit de battre sa femme ou de la menacer d’être battue. D’après une étude dirigée par Richard Gelles, de l’univer-

sité de Rhode Island, aux États-Unis, les facteurs susceptibles de provoquer la violence physique et psychologique au sein d’un foyer : l’homme s’est déjà montré violent à la maison ; il est au chômage ; il se drogue au moins une fois par an ; lorsqu’il vivait chez ses parents, il a vu son père frapper sa mère ; s’il travaille, l’homme est mal rémunéré ; l’un des parents, ou les deux se montre violents avec les enfants à la maison ; les revenus se situent en dessous du seuil de pauvreté. Et en plus de ces facteurs de risques développés par Richard Gelles, j’ajouterai l’état psychologique fragile et la fragilité identitaire de l’homme violent. C’est pourquoi, au lieu de multiplier les lois répressives contre les hommes violents, il faudrait peut-être repenser les relations humaines et affectives : éduquer au respect non seulement de l’autre, mais aussi de soi-même.

Est-ce que les croyances culturelles ou religieuses qui laissent croire que la femme doit être soumise ont un impact sur le comportement de certains hommes envers les femmes ?

Oui, parce qu’on banalise cette violence, alors que la religion musulmane, nous concernant à 95%, dit autre chose, si une analyse holistique des textes sacrés est faite. La plupart des interprétations classiques cautionnent ce fait. En effet, le  concept de “l’autorité” de l’époux ou “al-quiwamah”, retrouvé dans le Coran, est souvent interprété comme étant la preuve indiscutable de la supériorité des hommes sur les femmes. Dans pratiquement toutes les interprétations relevant de l’exégèse classique, ce concept est traduit comme étant un privilège donné à l’époux et une faveur divine accordée à l’homme. L’interprétation assez abusive de cette notion de al-Quiwamah, dans les compilations classiques, a légitimé une supériorité structurelle des hommes qui a, elle-même,  cau-

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tient pas compte de l’intégralité du texte coranique et de l’ensemble des versets qui, concernant les femmes, ont stipulé l’égalité, l’équité et une véritable dynamique d’autonomie des femmes, impensable pour le contexte social aussi bien local que mondial de l’époque.

Pour ne prendre qu’un seul exemple, on dénombre de très nombreux versets qui exhortent les hommes à la “bienséance” (el –Maarouf) envers les femmes et ce, dans toutes les sphères de la vie. Ce concept innovateur d’el –Maarouf n’a pas eu l’importance qu’il méritait, alors que l’on peut noter qu’il revient plus de vingt fois dans le Coran, à la différence d’al-Quiwamah- qui n’est mentionné qu’une seule fois – dans ce sens -  et qui, tout étrange que cela puisse apparaître, a pris, dans sa conception exiguë, des proportions démesurées dans l’esprit et la mentalité des sociétés musulmanes. Comment peut-on accepter cette discrimination flagrante, alors que le Coran incite les femmes à la participation sociale et politique et qu’il donne à cet effet des exemples précis de femmes et qu’il les érige en symboles historiques valables en tout temps et tout lieu ? Il y a dans le Coran une cohésion interne à respecter, si l’on veut discerner le sens profond du message et s’agissant justement de ce verset étudié, il faudrait savoir d’abord le replacer et le relire dans l’Arabie du VIIe siècle.

Certaines femmes interrogées ont indiqué que la violence verbale fait plus mal que celle physique. Pouvez-vous nous dire comment la violence verbale affecte la personne ?

La violence ne commence pas avec les coups, comme on le croit souvent, mais bien avant. On a tendance à sous-estimer la violence psychologique, voire à ne pas la reconnaître. Elle sévit pourtant de nombreuses manières. Quand l’homme dénigre les capacités intellectuelles de sa femme, nie toute sa

faites-vous de cette situation ?Il faudrait savoir garder à l’esprit le Les violences dont sont victimesfait que ce concept d’al-Quiwamah a les femmes ne constituent pas unété pensé et élaboré, dans un cadre fait social nouveau. De manièred’appropriation politique et culturelle générale, les violences basées sur leet loin de la dimension émancipatrice genre (VBG) sont confinées dans lasouhaitée par la Révélation pour les sphère privée où l’État et les institu-femmes. Il est impossible d’accéder à tions de sécurité n’interviennent queune interprétation objective du verset quand il s’agit de cas considérésqui parle d’al-Quiwamah, si on ne façon d’être, l’humilie, il exerce sur elle une violence psychologique, il exerce sur lui, une violence psychologique. La violence conjugale est la violence la plus silencieuse, dont celle psychologique est la plus méconnue. La violence verbale est la répétition constante de paroles insultantes ou d’injures à une femme. En traitant la femme d’idiote, de paresseuse, d’inutile… ou autre, l’homme la blesse autant que s’il la frappait, car elle perd l’estime d’elle-même. Les femmes qui vivent de telles situations en viennent à croire qu’elles sont idiotes ou bonnes à rien et pensent qu’il est inutile d’essayer d’être autre chose. Tout abus verbal peut entraîner une série de problèmes comportementaux, émotionnels et physiques. La violence verbale manipule et contrôle. Il arrive souvent que la personne qui subit de la violence verbale ne se rende pas compte qu’elle est manipulée et contrôlée, mais elle s’aperçoit qu’elle est moins heureuse que d’habitude. Quand on vous la jette à la figure, vous vous sentez consterné, abasourdi et désemparé. Ça vous diminue et rabaisse vos talents. Ce sont des paroles qui peuvent vous amener à croire que vous n’êtes pas correct ou qu’il y a un problème avec vos capacités. La violence verbale crée un sentiment de peur, de honte et de gêne pour celle qui la subit, elle se traduit par des cris, des insultes et des menaces. Malheureusement, cette forme de violence est la plus fréquente dans notre société, avec des cris, injures, accusations non fondées, des humiliations et insultes, des attitudes menaçantes, une culpabilisation relativement à l’éducation ou à une faute ou un échec des enfants, des décisions autoritaires et forcées. L’homme dicte ses volontés à sa femme qui doit être soumise. Il contrôle les dépenses, manipule les enfants. Il y a également l’abus de pouvoir ; l’homme a toujours raison. Des décisions qui concernent la femme ou le couple sont prises à l’insu de la femme. L’homme manque de respect à sa femme, et dit du mal d’elle en sa présence. Il lui répond sèchement en public. Il dit du mal de sa femme à ses amis, parents et connaissances. Le secret et le mensonge sont aussi des formes de violences qui pèsent psychologiquement sur la femme. Par exemple, l’homme est excessivement jaloux. Il ment et dissimule ses vrais sentiments et ses avis. Il garde des informations qui concernent la famille ou la femme. Il abuse de la confiance de sa femme en prenant des engagements sans la consulter. Il trompe sa femme. Il y a aussi la démission et l’abandon des responsabilités, quand il n’assure pas sa part dans la gestion des biens, l’éducation des enfants et les responsabilités du couple. On parle de brimade économique, si le mari s’oppose à ce que sa femme ait un emploi. Il refuse de lui donner la moindre autonomie financière. Il organise sa dépendance économique. Il reproche à la femme ses dépenses ou ses désirs de dépenses. Le comportement autodestructeur, le contrôle et l’isolement, et les menaces sont aussi des types de violences verbales.